Open source

Comment le logiciel libre et leurs communautés peuvent-ils résoudre des crises humanitaires ?

Jenny Baur BLOG

Motivation et problématique

En 2014, en participant au programme Google Summer Code, j’ai eu l’opportunité de rejoindre la communauté du projet OpenMRSOpenMRS est une plateforme de collecte de données médicales (EMR), libre, gratuite et utilisée dans de nombreux pays en voie de développement. L’origine de ce projet remonte à 2004, lorsque deux bio-informaticiens de l’Université d’Indianapolis ont démarré le développement d’un modèle de données, visant à améliorer la lutte contre le SIDA en Afrique subsaharienne. Dix ans après, le projet rassemble une communauté de près de 150 contributeurs actifs et 3000 utilisateurs dans le monde.

La nature humanitaire de ce projet m’a poussé à me questionner sur l’impact et l’influence qu’un tel projet, et plus généralement les logiciels libres, pouvaient avoir sur la société et le monde actuel, notamment en améliorant la situations des pays en voie de développement. Je partage donc cette réflexion en présentant dans un premier temps les opportunités offertes par l’open-source, puis en proposant quelques cas concrets qui ont permis de sauver des vies.

Une opportunité pour les pays en voie de développement

Rendre les logiciels accessibles aux plus pauvres

Le coût de reproduction des logiciels est pratiquement nul, Internet ayant rendu les communications peu coûteuses partout dans le monde. Le coût principal est donc celui du développement.

Dans ces conditions, il paraîtrait légitime de distribuer les logiciels pour un coût modique aux pays les plus pauvres. Cela ne diminuerait en rien les revenus des éditeurs, les utilisateurs dans les PVDs n’ayant pas les moyens d’acheter les logiciels dont ils ont besoin, les piratant souvent. Cette situation n’est pas sans rappeler celle des médicaments génériques.

Les logiciels libres constituent donc un formidable espoir pour les pays en voie de développement. Ils ont grâce à eux la possibilité d’accéder à des logiciels de haute qualité technique pour un prix minimal. Ils constituent également un témoignage concret de la possibilité pour les pays riches de faire preuve de solidarité dans le domaine de la technologie.

Réduire le retard technologique des PVDs

Les projets open-source constituent un véritable apprentissage universel et gratuit de la programmation. Ils peuvent permettre aux PVDs de rattraper plus rapidement leur retard technologique dans le secteur des logiciels. Les sources étant librement disponibles, cela constitue une occasion idéale d’apprendre les dernières techniques pour tous ceux qui veulent progresser en programmation.

D’autre part, il est très facile pour les informaticiens des PVDs de participer à des projets open-source, ceux-ci étant ouverts pour les programmeurs de toutes origines.

Pour ces raisons, on peut penser qu’il serait souhaitable de faire subventionner le développement de logiciels open-source par les pouvoirs publics dans le cadre de l’aide aux pays en voie de développement. Dans ce cadre, on pourrait en particulier favoriser les projets de développements de logiciels destinés aux PME ou aux particuliers plutôt que ceux destinés aux grandes entreprises. On pourrait également favoriser les projets ayant un contenu éducatif permettant de faciliter l’apprentissage de l’informatique par les participants du projet.

Le logiciel libre pour sauver des vies

Améliorer l’informatique médicale

J’ai découvert le projet OpenMRS en février 2014 à l’occasion de la publication des projets acceptés au Google Summer of Code. Le Google Summer of Code est un projet annuel de Google qui vise à promouvoir le développement des logiciels libres chez les étudiants. Ainsi, chaque année pendant la période estivale, pas moins de 1000 étudiants sont rémunérés par Google et invités à participer au développement du logiciel libre depuis leur domicile. Les projets participant au GSoC sont au nombre d’une centaine. De grands noms du libre y participent, de Mozilla à la distribution Linux Ubuntu.

Google Summer of Code

Je souhaitais m’engager comme contributeur dans une communauté depuis quelque temps, mais pour plusieurs raisons, je n’avais pas encore franchi le pas : comment m’intégrer, quel projet choisir, tels étaient mes questions. Le GSoC était donc l’occasion parfaite. Une sélection de projets, un mentor, une visibilité au sein de la communauté, un projet assigné. Le choix fut assez rapide, car mes critères étaient assez précis : un projet bien documenté et à dimension humanitaire. Après la sélection de mon projet par les responsables de la communauté, j’ai donc rejoins le projet OpenMRS en tant que “Google Summer of Code Student”.

Write Code, Save Life

OpenMRS est un donc outil collaboratif visant à développer des solutions logicielles pour appuyer la prestation de soins de santé dans les pays en développement.

openMRS

Au départ, le projet est né de la nécessité impérieuse d’enrayer la progression dramatique du virus du Sida en Afrique. Il s’agissait de promouvoir le suivi médical grâce à un système de dossiers médicaux électroniques adaptés à la gamme complète de soins médicaux. C’est de Paul Biondich et Burke Mamlin, de l’Institut Regenstrief (dans l’Indiana), que l’idée du projet OpenMRS fut lancée, suite à une visite en 2004 à Eldoret au Kenya.

À cette époque, Hamish Fraser dirige déjà un projet similaire nommé PIH-EMR, un système internet de dossiers médicaux, destiné pour sa part à combattre la tuberculose au Pérou et le VIH en Haïti rural. Les deux équipes se rencontrent la même année à San Francisco, à l’occasion de la conférence Medinfo, et se rendent compte que leurs projets partagent la même philosophie. C’est ainsi qu’OpenMRS est né, par la mise en commun des intérêts et des compétences de chacun. Plus tard, Chris Seebregts, du Conseil sud-africain de recherche médicale, viendra se joindre au projet pour en devenir le quatrième membre fondateur.

Techniquement, OpenMRS est un système de données très ouvert conçu pour être utilisable dans des environnements pauvres en ressources. Son aspect libre et flexible lui permet d’être adapté à de nouveaux contextes et à de nouvelles données de santé, sans recourt à la programmation. C’est donc une plateforme facilement accessible que peuvent utiliser librement les organisations humanitaires ou les ONG, comme Médecins Sans Frontières, en partant quasiment de zéro.

OpenMRS est distribué sous licence Mozilla Public License v2.0. Il a été développé en Java et utilise une base de données MySQL (avec migration possible sur d’autres bases de données via Hibernate). Il possède des outils d’exportation de données et de reporting.

Aujourd’hui la communauté de développeurs (150 environs) est organisée autour d’une dizaine de “core developers”, qui travaillent à plein temps sur le projet, soit détachée par leur entreprise ou fondation, soit salariée par l’Institut Regenstrief.

OpenMRS a ainsi été utilisé à plusieurs reprises pour réagir rapidement aux épidémies et a récemment lancé une initiative pour développer la plateforme afin d’endiguer l’épidémie d’Ebola.

Gérer les catastrophes naturelles

L’exemple du typhon Haiyan

La forte mobilisation de la communauté OpenStreetMap après le passage du terrible typhon Haiyan aux Philippines en Novembre 2013 a fourni une aide précieuse à la Croix-Rouge sur le terrain.

Des bénévoles à travers le monde ont en effet construit une infrastructure géo-numérique pour aider l’organisation des secours aux victimes du typhon. Une collaboration humanitaire mondiale et massive, rendue possible par le biais d’Internet, a permis la réalisation de cartes détaillées des zones touchées par le typhon Haiyan, qui n’existaient pas lorsqu’il a frappé.

C’est ainsi, plus de 400 contributeurs qui se sont mobilisés et ont effectué près de 750 000 ajouts sur la carte en ligne libre des Philippines et de ses environs. Elle reflète l’état de la carte avant le passage du typhon, et a aidé les sauveteurs de la Croix-Rouge et les bénévoles à prendre des décisions cruciales afin de savoir où envoyer de la nourriture, de l’eau , des équipements.

Il est très facile ici d’exagérer, mais il est très probable qu’aux Philippines, les données et logiciels de cartographie libres — ainsi que la communauté qui les supporte — ont sauvé des vies.

Le Wikipédia des cartes

Les changements ont été faits dans OpenStreetMap (OSM), une sorte de Wikipédia des cartes. OSM se veut être une carte complète du monde, libre d’utilisation et modifiable par tous. Créée en 2004, la plateforme a maintenant plus d’un million d’utilisateurs.

La Croix-Rouge, à l’échelle internationale, a commencé récemment à utiliser des logiciels et des données libres au sein de ses différents projets. Les logiciels libres réduisent ou éliminent les coûts cachés, ou le montant nécessaire pour que les choses continuent de fonctionner après le départ de la Croix-Rouge. N’importe quel logiciel ou donnée issu de la Croix-Rouge est aujourd’hui sous licence libre ou Creative Commons.

Comment des données cartographiques ont-elles pu aider la Croix-Rouge ?

Tout d’abord, elles ont permis d’imprimer sur place des cartes en utilisant les données d’OSM pour ensuite les redistribuer sur le terrain. La Croix-Rouge américaine a envoyé quatre hauts responsables aux Philippines, et parmi eux, Helen Welch, une spécialiste de la gestion de l’information, a apporté avec elle plus de 50 cartes papier décrivant la ville de Tacloban et d’autres zones fortement touchées.

Ces cartes ont été imprimées avant que les volontaires n’aient fait la majorité des changements dans les zones concernées sur OSM. En les comparant avec les nouvelles cartes imprimées sur le terrain, les secouristes ont pu retrouver plus facilement l’emplacement des bâtiments détruits et en déduire les emplacements potentiels des victimes.

OSM n’est pas la seule organisation à solliciter l’aide de volontaires en ligne afin d’aider les Philippines : MicroMappers, dirigé par un vétéran des efforts d’OSM en Haïti, a également fait appel à des bénévoles pour trier des tweets, et ainsi déterminer les zones où les secours étaient les plus nécessaires.

OpenMRS Community Meeting

OpenMRS Community Meeting

Conclusion

L’open-source est incontestablement un moyen de faire “bouger les choses”, d’améliorer le monde, voire de sauver des vies. On le voit bien avec des projets comme OpenMRS, ou bien Open Street Map. Les communautés open-source sont une source de bénévoles que l’on peut mobiliser rapidement à l’échelle planétaire. Ce fut par exemple le cas lors du typhon Hayan ou de la pandémie Ebola.

Pour terminer et pour illustrer d’avantage le projet OpenMRS, cliquez ici pour voir les slides du Random talk présenté au MiXiT 2017 sur ce sujet.

Bibliographie


A propos de l'auteur

Alexis Duque

Doctorant au laboratoire CITI et ingénieur R&D en développement logiciel embarqué, Alexis effectue sa thèse sur le Visible Light Communication. Il est aussi passionné par l'Open Source. Voir son profil

Share this Post